Quand l'architecture questionne le rapport à l'Autre


Altérité et architecture :

maison japonaise et maison bulle, des habitats qui nous altèrent ?

En avant propos, un peu de remue-méninge à propos de l'atérité...

L’architecture, art participant à la fois de l’intime et de l’extime, joue de nombreuses partitions dans la structuration des rapports entre les êtres. En cela, les questions posées par l’habitat rejoignent celles que posent l’altérité : entre la pensée de l'Etre et celle du Non-Etre se joue le statut d’une négation : Parménide au VIème siècle avant JC exclut le Non-Etre de la Vérité: pour lui, l’Etre est, le Non-Etre n’est pas, et le nommer est déjà une erreur. Pour Platon au Vème s av JC, le Non-Etre existe puisque la négation pour le nommer est possible : si A n'est pas B, alors A est différent de B. Voilà l’acte de naissance du concept d’altérité. Pierre

Boudon (2008), spécialiste de la sémiotique des lieux, traite cette question à sa manière à propos de l’intérieur et de l’extérieur d’un édifice :

Pourquoi ce terme de contraste que l’on peut entendre au sens de la contrariété logique, soit la relation A vs B impliquant un troisième terme médiateur (Cf. leur relation) ; ce n’est pas une contradiction où, entre A et non A, il n’y a rien (la négation fait basculer le positif en négatif) alors qu’entre l’intérieur et l’extérieur d’une édification nous n’avons pas rien mais une paroi (ou enveloppe) et un seuil.

Nous présenterons ici deux types d’habitat dont les spécificités questionnent l’altérité (ceux-ci ont fait formation chez Hervé Reboulin et ce qui suit est le fruit de nos échanges):


  • La maison japonaise dont l’architecture cultive à sa manière paradoxale ce subtil lien à l’autre par des cloisons qui tiennent davantage du symbole que de la séparation réelle et qui renvoient à Levinas (1979/1983) lorsqu’il nous dit que « la relation à l’autre est une relation avec un mystère ». Alors que l’on peut entendre les bruits de l’autre, la séparation symbolique interdit de les écouter (ceux-ci pouvant aller jusqu’à des scènes d’amour tout à fait privées); ici plus qu’ailleurs on peut saisir ce paradoxe levinassien « la relation avec autrui, c’est l’absence de l’autre » (id), absence dans le sens de la non-fusion, le non-pouvoir, la non-attente, « absence dans un horizon d’avenir » (id), qui invite à une éthique de la relation. Dans l’architecture japonaise la cloison est intériorisée, c’est celle des interdits que se fixent les individus. Si cette architecture de papier permet de voir et entendre, elle renvoie aussi chacun à sa propre responsabilité de ne pas regarder ni écouter l’intime de l’autre.


  • La maison bulle[1], qui prend ses racines dans l’architecture primitive et surtout dans la « Maison sans fin » imaginée en 1924 par Frédéric Kiesler[2], est, à notre sens devenue un véritable courant initié et développé par l’habitologue français d’origine hongroise Antti Lovag[3] dans les années 1970. Ce type d’architecture interroge l’altérité par le féminin. En opposition avec la rectitude, ses formes rondes qui sont inspirées de la nature végétale et animale propose un « habiter autrement », qui vient mettre en lumière les richesses de l’habitat primitif face à une architecture traditionnelle et contemporaine occidentale stéréotypée. Cet habitat vernaculaire se déroule au fur et à mesure des besoins et des contraintes des habitants et du site, dans l’acceptation de l’altérité du paysage plutôt qu’en opposition comme cela se pratique dans nos développements urbains. Le rond et la courbe sont partout dans la nature or, « Il y a dans le féminin quelque chose qui est étranger, au sens de ce qui reste inconnu, qui vient d’ailleurs et qui n’appartient pas à un ensemble ni à un lieu défini. » (Mc Clay, 2009, p.155).

Questionner l'altérité en architecture, c'est penser à la fois le rapport à l'autre à côté de moi avec lequel je dois vivre, habiter, partager des lieux et des espaces, la nécessité qu'il y a à nous entendre et nous reconnaître pour vivre ensemble ou à côté... et cet autre en moi avec lequel je fais plus ou moins bonne équipage... "Je est un autre" nous a dit Rimbaud, "soi-même comme un autre" nous a dit Ricoeur, "Le moi n'est pas maître dans sa propre maison", nous a dit Freud.


Comment penser l'habitat dans ses conditions d'ouverture à soi et aux autres ?


Cécile Cormeraie

[1] Pour découvrir l’origine des maisons bulles, voir le site http://architecture3d.org/habitologie/histoire-des-maisons-bulles/

[2] Voir le site en ligne : http://utopies.skynetblogs.be/archive/2009/02/10/frederick-kiesler-la-maison-sans-fin.html

[3] Voir le site en ligne : http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2011/10/antti-lovag-architecte-anti-conformiste.html

Références bibliographiques

Boudon, P. (2008). Le processus architectural et la question des lieux. In Actes Sémiotiques [En ligne] 2008, n° 111. Disponible sur : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/2973>

Levinas, E. (1979/1983). Le temps et l'autre. Paris: Fata Morgana, Paris: PUF.

Mac Clay, E. (2009). Sylvie Sésé-Léger, L'Autre féminin. Essaim 2009/2 (n° 23), p. 155-158. doi : 10.3917/ess.023.0155

Serfaty-Garzon, P. & Condello, M. (1989). Demeure et altérité: mise à distance et proximité de l’autre. In Architecture et comportement (pp. 161-173) Vol. 5, no 2. En ligne : http://www.perlaserfaty.net/images/Demeure%20et%20alt%C3%A9rit%C3%A9%20-%20un%20texte%20de%20Perla%20Serfaty-Garzon.pdf

Younès, C. & Paquot, T. (2000). Ethique, architecture, urbain. Paris : La découverte.


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