Et si on formait les futur-e-s architectes à l'altérité ?


L'architecte et les "faiseurs d’œuvres"

La question de l’altérité se joue en effet au cœur de la maîtrise d’œuvre, faite de femmes et d’hommes qui chacun-e vont contribuer à la réalisation de l’ouvrage. L’architecte positionné-e en haut d’une pyramide de subordination, peut, s’il-elle n’y prend garde, manquer d’écoute (d’humilité) à l’égard de chaque maillon de la chaîne de réalisation. Or, la posture de l'architecte impacte considérablement sur le cours d'un chantier, tant sur le plan relationnel que technique. C'est de sa capacité à prendre en considération la parole des autres témoignant de leurs compétences spécifiques, que des solutions sont trouvées et des erreurs (dont les conséquences peuvent être graves) évitées.

  • Le retour à l’Histoire peut favoriser les questionnements propres aux altérations fondatrices (Ardoino, 2000) nécessaires au-à la futur-e architecte pour se former à conduire des chantiers avec éthique sur le plan humain. Jean-Michel Mathonière (n.d.) nous indique qu’au Moyen-âge, l'architecte est souvent un ouvrier sorti du rang pour ses compétences en charpente/taille de pierres, ne gagnant guère mieux sa vie que les autres ouvriers. Il n’est pas nommé « architecte » mais magister operarium (maître d'œuvre), ou maistre masson ou doctor lathomorum (docteur ès-pierres). Mathonière nous indique ici que « notre conception actuelle du métier d'architecte fait la part trop belle à l'aspect conceptuel et artistique du métier, considéré comme étant le plus « noble », déléguant les aspects techniques aux cabinets d'ingénierie et la réalisation à une main-d'œuvre de moins en moins qualifiée. » Au Moyen-âge, on ne séparait pas l’art de l’artisanat, ni l’intellectuel du manuel. Ce type d’éclairage est propice aux débats d’idées.


  • La revue de l’art concernant le thème de l’altérité en architecture est enseignante quant à la place des « faiseurs » dans ce domaine. La littérature démontre (pour ce que nous en savons à ce jour) une absence de recherches quant à cette altérité-là, celle des « faiseurs » d’œuvre. En effet, les recherches dans ce domaine portent sur l’aspect culturel (Bruant, Leprun & Volait, 1994), interrelationnel (Serfaty-Garzon & Condello, 1989 ; Pasquier-Merlet & Pinson, 1992), social (Nifle, 2010). Quant au « Laboratoire architecture, usage, altérité »[1] de l’école d’architecture de Nantes, nulle trace de cette question dans les recherches. En élargissant à d’autres mots clés (architecture et chantier), nous découvrons un article de Pierre Caspard (1989), historien de l’éducation et de l’enseignement, « Un chantier déserté : l’histoire de l’enseignement technique » dans lequel l’auteur traite de la position marginale de l’enseignement technique dans les recherches « L'histoire des humbles – les travailleurs, les femmes, les enfants... – continue à occuper, malgré les évolutions récentes, des positions inférieures ou marginales. » (p. 193). Ceci n’est pas sans faire écho à l’éclairage de Mathonière (op.cit.). En poursuivant nos recherches à l’appui d’autres mots clés (architecture et éthique), nous rencontrons toujours le même angle : l’éthique du bâti et non celle des bâtisseurs, angle au demeurant indispensable et d’une grande richesse de réflexions (Younès & Paquot, 2000).

Ainsi, la question des « faiseurs d’œuvre » nous parait riche d’enseignement. Pour la rencontrer, le chemin de l’altérité semble de nature à éveiller quelques altérations (Ardoino, op.cit) porteuses pour le-la futur-e architecte.


Cécile Cormeraie

[1] http://data.bnf.fr/12340902/laboratoire_langages__actions_urbaines__alterite_nantes/

Références bibliographiques

Ardoino, J. (2000). Les avatars de l’éducation. Paris : PUF.

Bruant, C., Leprun, S. & Volait, M. (1994). Introduction. Rapports de l'architecture et de l'urbanisme européens à l'altérité et à la différence culturelle. In: Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n°73-74, 1994. Figures de l'orientalisme en architecture. pp. 11-14. doi : 10.3406/remmm.1994.1663 http://www.persee.fr/doc/remmm_0997-1327_1994_num_73_1_1663

Caspard, P. (1989). Un chantier déserté : l'histoire de l'enseignement technique. In Formation Emploi, n°27-28. Numéro spécial. L'enseignement technique et professionnel, repères dans l'histoire (1830-1960) pp. 193-197. En ligne : http://www.persee.fr/doc/forem_0759-6340_1989_num_27_1_136

Mathonière, J-M., (n.d.). L’architecte au Moyen-Age : un ouvrier sorti du rang. En ligne : http://www.compagnonnage.info/ressources/architecte.htm

Nifle, R. (2010). Les Sens de l’Architecture : Structuration du rapport d’altérité. In Journal Permanent de l’Humanisme Méthodologique (Les ressources de l'Humanisme Méthodologique). En ligne : http://journal.coherences.com/article411.html

Serfaty-Garzon, P. & Condello, M. (1989). Demeure et altérité: mise à distance et proximité de l’autre. In Architecture et comportement (pp. 161-173) Vol. 5, no 2. En ligne : http://www.perlaserfaty.net/images/Demeure%20et%20alt%C3%A9rit%C3%A9%20-%20un%20texte%20de%20Perla%20Serfaty-Garzon.pdf

Younès, C. & Paquot, T. (2000). Ethique, architecture, urbain. Paris : La découverte.


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